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Le carreau de ciment : une technique retrouvée

Le carreau de ciment (ou carrelage en ciment comprimé) est né vraisemblablement à Viviers (Ardèche) en 1853 au sein de l’entreprise Larmande. Il est issu de la création de nouveaux procédés entourant la production du ciment (le nouveau ciment dit « Vicat » était apparu vers 1820) et Viviers était (et est toujours) le site d’une importante carrière et usine de ciment Lafarge.

De pluHB0057 030s, la fabrication de carreaux en ciment comprimé exige un ciment quelque peu particulier (appelé grappier), obtenu après extinction et tamisage  de la chaux hydraulique. Cela aboutit à un ciment plus dur et la présence de chaux fragiliserait le carreau.

Cette « pâte » de ciment est alors versée sur une plaque métallique séparée par des cadres d’acier correspondant à la dimension des carreaux. Au sein de ces cadres peuvent être insérés pour les carreaux aux multiples couleurs des « diviseurs » ou « moule à dessins », généralement en bronze,  servant à créer les motifs de couleur, obtenus par mélange du grappier et de pigments colorés.  La pâte colorée est versée sur quelques dizaines de millimètres dans les diviseurs. La bonne manutention de ces diviseurs est primordiale pour éviter les bavures et mélanges de couleur. Puis l’on retire le diviseur, le reste de la hauteur du cadre étant rempli à l’aide d’un mortier plus grossier de ciment gris et de sable. La couche de ciment diviseur
coloré est toutefois suffisamment épaisse pour éviter l’usure du carreau. Le moule est inséré dans une presse pour évacuer l’eau excédentaire. Retirer le moule de la presse et le carreau de son cadre constitue l’action la plus difficile car le carreau est encore friable. Il faut ensuite un séchage d’un mois au moins. Les pigments colorés étaient obtenus généralement à partir d’oxydes métalliques (de fer pour le jaune, le brun, les ocres et le rouge, du bleu de cobalt pur pour le bleu…). Il n’y a aucune phase de cuisson.

Son développement a été très rapide car il permettait enfin à tout un chacun de bénéficier de sols décorés à bas prix (surtout ceux unis
ou noirs et blancs qui étaient les moins chers), à la différence des sols en faïence, onéreux.  Le matériau est en effet peu cher. La fabrication demande seulement une main d’œuvre importante (c’est ce qui d’ailleurs le rend cher à fabriquer de nos jours). Le carreau ne craint pas l’usure et c’est la raison pour laquelle il orne généralement les magasins, hall d’immeubles, églises, seuils, foyers de cheminée ou passages couverts comme à Paris (passage Jouffroy et du Panorama). On le trouve plus rarement sur les trottoirs mais il est présent sous les arcades du corso Nizza de Cuneo.

Leur seul point faible est leur épaisseur (2 cm ce qui les rend trop lourds pour certains planchers) et le fait que certaines couleurs (verts, bleus, violets, noirs) ont tendance à passer si les carreaux sont en extérieur.

Si les fabriques se multiplient surtout à partir de 1870 c’est aussi que la fabrication ne demande pas de grosses infrastructures (pas de four) ; il convient juste de bénéficier d’un local vaste (pour le séchage) et de diviseurs de bonne qualité. En France, essentiellement 2 entreprises produisaient presses, plaques et diffuseurs : Lachave à Viviers, Guilhon et Barthélémy en Avignon.

Représentatif d’un « artHB0057 031 du sud », ils se sont en réalité développés quasiment partout en Europe et dans le monde. En 1880, il y a déjà 64 usines dans le nord de la France et en Belgique. Les carreaux de ciment atteignent, à la même époque, l’Espagne (où ils connaîtront leur plus fort développement), le Portugal, l’Amérique du Sud, le Maghreb, le Moyen-Orient et jusqu’en Indonésie. A Nice, il semblerait qu’un certain Montagné s’y est essayé en 1875 sans succès (les carreaux se cassaient au démoulage). Dans les années 30, 6 entreprises sont implantées sur la commune.P1040551

Les décors suivent les modes : néo-gothique, orientalisant, art nouveau…Il existe aussi des variantes. Ainsi, les couleurs des carreaux à effets porphyré sont obtenues par une disposition des pigments à l’aide d’une truelle en lignes alternées, donnant un effet piqueté. Il existe aussi des carreaux granito : on a alors mélangé au mortier qui constituera la surface, des fragments de marbre ou de pierre

Il ne faut pas confondre le carreau de ciment avec les carreaux de grès-cérame (1ers brevets de 1853, société Villeroy et Boch). Il s’agit, en effet, de carreaux d’argile auxquels on ajoute lors de la cuisson (qui dure huit jours jusqu’à vitrification) du pigment colorant. Il est certes plus solide mais beaucoup plus coûteux. On en trouve beaucoup d’usines en Angleterre et dans le nord de la France et il a souvent pris le nom de carreau de Maubeuge.  Il est davantage présent à Paris dans les halls d’immeubles que le carreau de ciment. Dans le sud de la France, les grands propriétaires le préfèreVilla02nt pour son caractère de produit plus cher, dans les pièces de réception, le carreau de ciment étant relégué dans les pièces de service ou le logement des domestiques.

L’art du carreau de ciment périclite dans les années 1960 car les goûts étaient pour les sols clairs et unis mais surtout en raison de la hausse du prix de la main d’œuvre. Ils se sont d’ailleurs maintenus au Maghreb et en Indonésie. En Europe, ils ont alors été largement détruits. Une plaquette éditée pour le sud-est de la France de 1955 en recense les plus beaux ; dix ans plus tard un nouvel inventaire révèle que 60 % d’entre eux ont été détruits !

Ils reviennent aujourd’hui en force (depuis une dizaine d’années environ) dans les magazines de décoration et les intérieurs. C’est la société Carocim, qui en 1986 se crée à Apt, qui les fait redécouvrir en allant chercher modèles et savoir-faire au Maghreb notamment. Depuis cette date, les ateliers se multiplient. De nouvelles manières de les poser  (en patchwork par exemple) les modernisent. En raison de leur prix et d’un entretien quelquefois compliqué (il convient dans les cuisines et les salles d’eau de les imperméabiliser), des copies voient le jour en faïence, voire même en moquette ou sol plastique ! Mais recourir à de vrais carreaux de ciment, réalisés forcément manuellement, permet de bénéficier de leur caractère artisanal et de leur qualité esthétique qui ne fait qu’augmenter en vieillissant.

Christophe Prédalcarreau 2

Christophe Prédal a la responsabilité de la Bibliothèque d’étude et du patrimoine de la ville de Nice « Romain Gary » (BMVR). Il est né à Nice et est amoureux de son patrimoine.

Sources :

Une histoire du carreau-mosaïque / Yves Esquieu, Aix-en-Provence, REF.2C éditions, 2013

La fabrication du carreau de ciment en image : www.triporteurdereve.com (aujourd’hui, un grand nombre de fabriques est situé en Indonésie)

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